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    L'histoire des gauchers
    Il est un fait que les gauchers ne seraient pas aussi "gauches" s'ils étaient munis d'outils adéquats à leur morphologie. En effet, regardez quelques instants votre montre et considérez à quel point il peut être difficile pour un gaucher de la remettre à l'heure ou de remonter le mécanisme ...

    Cet exemple n'en est qu'un parmi d'autres : pour un gaucher, remplir un chèque, ouvrir une bouteille, une boite de conserve, visser, couper une feuille de papier sont parfois de véritables sinécures, qui pourraient être bien souvent évités si l'on fournissait aux gauchers des instruments adaptés à leur manière de vivre. Nous arrivons là à un paradoxe : l'Homme n'a eu de cesse de fabriquer des outils destinés à lui faciliter la vie, jusqu'au moment où ces outils sont devenus tellement compliques que certains sont devenus inutilisables par une catégorie d'individus.

    Il apparaît que 15% de la population reste gauchère en dépit de la pression sociale. Les gauchers doivent donc posséder un atout évolutif caché. Il n'est pas possible de déterminer si la préférence pour la main gauche est un phénomène génétique ou si elle est liée à l'imitation des parents. Mais moins de 10% des enfants qui ont deux parents droitiers sont gauchers alors que plus de 35% des enfants de gauchers le sont également.

    Si les études anthropologiques montrent que les gauchers ont toujours existé, ils restent minoritaires. Mais cette stabilité est étonnante : si être gaucher présentait un avantage, le phénomène aurait dû se généraliser et, inversement, la "gaucherie" devrait disparaître si elle était un handicap.

    Si on compare l'anatomie des cerveaux, l'hémisphère prédominant chez les droitiers est le gauche et chez les gauchers le droit.
    L'hémisphère dominant est celui qui gère les fonctions plus structurées comme la parole ou l'écriture tandis que l'autre hémisphère est le centre des capacités non rationnelles comme la créativité.
    Chez les gauchers, le corps calleux à un volume supérieur et celui-ci fait la connexion entre les deux hémisphères. Le cerveau d'un gaucher paraît donc moins standardisé que le cerveau des droitiers. En cas de lésion de l'hémisphère dominant, le gaucher récupère mieux que le droitier parce que la fonction n'est pas autant latéralisée chez le gaucher et qu'elle se répartit plus entre les deux hémisphères.


    1) LES GAUCHERS MEPRISES

    Dans les dictionnaires édités avant les années 1960, le gaucher est défini comme quelqu'un qui se sert de la main gauche "au lieu" de la main droite. Il n'a d'identité que par l'anormalité qu'il présente au regard de la norme droitière. Et donner la préférence à la main gauche ne peut être qu'un moyen de compenser une défaillance de la main droite.

    Il faut conclure de l'analyse des écrits de tous pays et de toutes époques que l'intolérance à l'égard des gauchers culmine entre le dernier tiers du XIXe siècle jusqu'à la première Guerre mondiale. La culture bourgeoise qui domine la pensée rejette tout ce qui ne contribue pas à l'ordre et à l'uniformité. Mais, paradoxalement, les gauchers ont aussi eu à souffrir des valeurs humanistes et républicaines défendues par l'école puisque l'instruction publique imposait l'usage de la main droite pour écrire.

    Depuis un demi-siècle, les mentalités ont évolué et les droits de l'homme sont devenus une valeur fondamentale. Il n'est donc plus habituel d'interdire à un enfant de se servir de la main gauche et de lui faire subir des contraintes morales et physiques de "nature torturante" pour le "remettre à droite". Ces méthodes n'étaient pas sans provoquer des troubles psychomoteurs ou au niveau du langage, des sentiments d'infériorité, d'hyperémotivité, d'anxiété ... Il est difficile d'admettre qu'une politique éducative aussi nocive ait été soutenue par la science au nom du conformisme social.


    2) LES GAUCHERS TOLERES

    Si la vie quotidienne reste problématique pour les gauchers, ils ne subissent plus aucune brimade dans nos démocraties occidentales. Cette tolérance est le fruit d'une véritable révolution culturelle.

    Le Moyen Age s'est montré tolérant à l'égard de la minorité gauchère. La gauche représentait le maléfice et les esclanchiers avaient mauvaise réputation mais ils ne semblent pas avoir subi de répression. Les traités médiévaux de savoir-vivre donnent peu de consignes sur l'usage de telle ou telle main durant les repas.

    Avec le renforcement de la monarchie et la centralisation du pouvoir, les règles de vie des courtisans vont être érigées en "bonnes manières". Des obligations et des interdits vont être édictés. Ils vont devenir de plus en plus nombreux et impérieux lorsque les classes moyennes s'imposent dans la hiérarchie sociale. L'Eglise va aider à la propagation des règles de civilité en leur conférant le statut de vertus chrétiennes. Bien se conduire dans la société était une manière de plaire à Dieu.

    Etre gaucher revient à être mal éduqué. Ainsi le développement de l'alphabétisation au XVIe siècle et l'expansion de l'apprentissage de l'écriture entraînent l'application d'une discipline et d'une méthode d'enseignement : l'écriture droitière est normalisée. Au Moyen Age, utiliser la main droite relevait de la norme physiologique et, sur le plan symbolique, de la norme morale. Mais la latéralité n'entrait pas alors en ligne de compte pour définir la réglementation sociale.

    Heureusement sur le long chemin des gauchers vers leur émancipation, certains esprits ont osé braver leurs contemporains. Mais il faut attendre "L'Encyclopédie" pour trouver au détour d'articles rédigés par ces intellectuels du siècle des Lumières, les premières prises de positions significatives. Et, avant que l'ordre moral ne reprenne ses droits dans le courant du XIXe siècle, plusieurs auteurs vantent les mérites de la "mauvaise main" et les ressources inexploitées de l'ambidextrie. L'Américain Benjamin Franklin a écrit le texte qui est resté le plus célèbre : la "Pétition de la main gauche à ceux qui sont chargés d'élever des enfants".

    Une évolution se fait jour dans les démocraties anglo-saxonnes vers la fin du XIXe, là où sévit une véritable mode de l'ambidextrie. Robert Baden-Powell, le père du scoutisme, réputé ambidextre parfait, devient la figure de proue de cette utopie égalitaire entre nos deux mains, nos deux parties de cerveau. De plus la prise de conscience des troubles occasionnés chez les jeunes par une éducation droitière rigide suscite des projets de réformes des méthodes d'éducation.

    Après la Première Guerre, les soldats mutilés ont constitué un afflux de gauchers qui, bien malgré eux, devaient manier plume et fourchette de leur seule main gauche. Ces pratiques réprouvées par la morale devenaient subitement l'expression de la vertu civique. Ce bouleversement des valeurs traditionnelles a suscité une remise en question. Mais les résistances populaires ont encore entravé le développement de nombreux gauchers contrariés.

    En fait les pratiques de répression vont se perpétuer jusqu'à la fin des années 1950. La réhabilitation des gauchers dans l'opinion publique doit beaucoup à la réelle croisade menée par la psychologue scolaire, de Montpellier, Vera Kovarsky. Elle déposera, en 1949, à l'Académie de médecine, un projet de charte des droits fondamentaux des gauchers. Mais une enquête d'opinion faite cette même année, montrait que 99% des parents souhaitaient que leur enfant soit droitier et que 73% d'entre eux se disaient prêts à tout faire pour corriger leur nature dans le cas contraire.

    Au cours des années 60 une nouvelle génération de parents et d'instituteurs a pour objectif de se libérer des conservatismes et l'enfant gaucher sera parmi les premiers à bénéficier de cette aspiration à la liberté en matière de moeurs.


    3) LES GAUCHERS ADMIRES

    Si la gaucherie était une aberration physiologique qui contrariait la logique du monde, la capacité du gaucher à accomplir tant de choses en domptant sa main gauche a pu parfois forcer l'admiration.

    Certains, comme le sculpteur italien du XVIe siècle, Raffaelo de Montelupo, sont fiers d'être gaucher.
    Il s'en vante dans son autobiographie : "Je crois en effet que jamais peintre ou sculpteur n'a travaillé de la sorte". C'est faire bien peu de cas de Leonard de Vinci, Hans Holbein, Jan Van Eyck et Jérôme Bosch !

    Mais l'admiration que pouvait susciter un gaucher est souvent proportionnelle à sa dangerosité supposée. L'écriture en miroir, c'est-à-dire de droite à gauche, est une caractéristique exclusive des gauchers.

    Leonard de Vinci reste le cas le plus célèbre de cette scrittura a specchio dont il a noirci des centaines de pages. Elle est la source d'une abondante littérature qui reflète la perplexité des commentateurs.

    Il était parfois bien utile dans un chantier de construction ou dans une usine de recruter des gauchers pour former avec des droitiers des équipes plus efficaces. De plus, contraints dès leur enfance à adopter les usages dominants, beaucoup avaient acquis une compétence élevée et étaient devenus équimanes.

    Il reste à s'interroger sur la singularité du statut des droitiers eux-mêmes, dont le comportement est plus étroitement stéréotypé et asymétrique que celui des gauchers.

    Chez les droitiers, émerge un prototype, un modèle dominant, dont la dextralité se vérifie à la fois aux niveaux de l'oeil, de la main et du pied.
    Il représente plus de 60 % de la population générale. Chez les gauchers, au contraire, il n'y a pas de type dominant.
    Leur latéralité croise de façon variable d'un niveau à l'autre.

    Une dextralité homogène constitue un réel avantage dans des tâches de force ou de précision. La force s'illustre dans le geste du bûcheron, auquel s'apparentent ceux des lanceurs en athlétisme. Ce mouvement rotatif s'avère mieux enchaîné et plus puissant s'il est sénestrogyre, solution naturelle des droitiers.

    Et les gauchers sont très rares dans l'élite mondiale des compétitions de lancer, de saut à la perche ou de décathlon, qui exigent une rotation dominante, uniformément accélérée du pied à la main. Quant à la précision, la suprématie des droitiers se vérifie en compétition de tir à l'arc ou à la carabine. Faut-il en conclure que les gauchers et les droitiers non homogènes sont maladroits et peu puissants ? Au contraire, ils deviennent très performants en condition de forte incertitude spatiale et temporelle, si le temps accordé pour réagir est très bref. C'est le cas lors des duels des sports d'opposition, en escrime notamment. En laboratoire, une latéralisation oeil-main croisée permet d'obtenir des gains en vitesse et en précision dans des tâches d'attention visuo-spatiale. La dominance latérale oculaire, qui privilégie l'oeil gauche chez 25 % des individus, se révèle être un facteur de coordination entre l'oeil et la main. Cet élément d'asymétrie perceptive, peu exploré en neurosciences, participe pourtant dès l'enfance à l'ajustement sensori-moteur.

    Source : Bertrand, Pierre-Michel, Histoire des gauchers - Des gens à l'envers, Paris, 2001, édition Imago.
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